Pas de preuves, pas de qualité ?

PARTAGER SUR...

La publication, à l’automne 2025, des premiers résultats de l’évaluation de la qualité des ESMS a ouvert une séquence politique à part entière.

Pour la première fois, une cotation synthétique, appelée à s’inscrire dans la durée, vient qualifier les établissements, s’exposer au public, s’imposer aux décideurs et produire des effets durables sur l’image, l’attractivité et, demain, les arbitrages.

Dans ce contexte, certains acteurs ont rapidement cherché à refermer le débat. Les chiffres auraient parlé. Le verdict serait sans appel. Dans le champ des EHPAD, le modèle lucratif serait démontré comme le plus performant, chiffres à l’appui.

Cette mise en récit appelle pourtant une lecture plus exigeante. Non pour disqualifier l’évaluation, ni pour en contester la légitimité, mais pour rappeler ce que ces résultats mesurent réellement. Et plus encore, ce qu’ils ne mesurent pas.

La cotation attribuée lors de l’évaluation de la qualité dépend des éléments de preuve présentés par la structure. Ce principe n’est pas accessoire. Il structure l’ensemble du dispositif, et plus encore la cotation des critères impératifs.

Ainsi, le score synthétique (QUALISCOPE) repose sur deux composantes :

  1. Le nombre de critères impératifs satisfaits
  2. La moyenne des cotations obtenues pour chacun des 42 objectifs qualité du référentiel

Mais un objectif représente à lui seul, par le jeu de la formule de calcul, 10 % de la cotation relative à l’atteinte des objectifs. Il s’agit de l’objectif 3.10, intitulé « L’ESMS définit et déploie sa démarche d’amélioration continue de la qualité et de gestion des risques »,

Ce choix consacre une vision de la qualité fondée sur la formalisation, la traçabilité, la capacité à piloter et à démontrer.

Il devient alors évident que les établissements les mieux cotés sont ceux qui sont en mesure :

  • D’organiser une production efficace, structurée et continue des éléments de preuve
  • De piloter des processus qualité et de gestion des risques avec des ressources dédiées, souvent mutualisées.

La cotation ne mesure donc pas seulement la qualité de l’accompagnement. Elle hiérarchise les capacités organisationnelles. Elle distingue celles et ceux qui peuvent prouver, documenter, normer.

L’examen des scores obtenus sur le chapitre 1 du référentiel, consacré à « la personne », éclaire fortement cette mécanique.

Ce chapitre recueille l’expérience de la personne accompagnée lors de son accompagnement. Il mobilise moins d’éléments de preuve formalisés puisque l’évaluation se fonde sur l’expression de son expérience par la personne et sur les éléments de traçabilité de leur accompagnement que fournissent les professionnels. Il s’ancre davantage dans le quotidien, la relation, le vécu.

Un comparatif mené par l’URIOPSS ARA à partir des données du QUALISCOPE en région Auvergne-Rhône-Alpes sur un panel d’EHPAD privés lucratifs et d’EHPAD privés associatifs montre sur ce chapitre un niveau de qualité quasiment identique :

  • Moyenne de 3,70 / 4 pour les EHPAD privés associatifs
  • Moyenne de 3,72 / 4 pour les EHPAD privés lucratifs

Les écarts apparaissent en revanche sur le chapitre 2 et surtout sur le chapitre 3, précisément ceux qui exigent une maîtrise avancée des démarches qualité, une forte capacité de formalisation et une production soutenue de preuves.
Autrement dit, là où l’organisation compte plus que l’expérience vécue.

C’est ici que les lectures qui encensent le secteur privé lucratif révèlent leurs limites.

Transformer ces résultats en démonstration de qualité supérieure intrinsèque relève d’un raccourci. Il occulte des déterminants majeurs : écarts de ressources, différentiel de charges, accès inégal aux fonctions support, capacité très variable à absorber le coût financier, humain et organisationnel de l’évaluation.

Un autre angle mort mérite d’être posé clairement. Les établissements privés lucratifs affichent, en moyenne, des tarifs d’hébergement sensiblement plus élevés. Cette réalité économique devrait par logique produire un niveau de qualité supérieur.

Dans ces conditions, constater de bons résultats ne saurait constituer ni une surprise ni une démonstration. À défaut, il faudrait admettre que des niveaux de prix plus élevés n’engagent aucune obligation supplémentaire.

À ce titre, les structures (privées lucratives comme privées associatives) disposant d’équipes dédiées, de procédures mutualisées et d’une ingénierie qualité centralisée partent avec un avantage structurel évident. Ce constat ne dit rien de la qualité humaine, relationnelle et vécue de l’accompagnement. Il dit beaucoup de la manière dont le référentiel organise la comparaison.

La qualité perçue par les personnes accompagnées apparaît, elle, largement partagée entre statuts. Elle ne se laisse pas enfermer dans une lettre. Elle ne se résume pas à un score agrégé valable cinq ans.

Faire de l’évaluation un levier d’amélioration collective suppose donc de refuser les lectures opportunistes qui cherchent à transformer un outil de régulation en argument de légitimation.

À défaut, l’évaluation risque de devenir un instrument politique au service de certains modèles économiques, bien plus qu’un outil au service des personnes accompagnées.

Car ces scores ne resteront pas cantonnés à l’information des usagers. Ils irrigueront, tôt ou tard, les décisions publiques : autorisations, renouvellements, recompositions territoriales, priorités d’investissement, discours sur la « performance » des modèles.

À cet égard, une vigilance s’impose.

Articles les plus populaires

Plus d'articles de cet auteur

Rapport de l’igas sur la transformation de l’offre

Un nouveau modèle d’ESMS pour les publics en situation de handicap L’IGAS...

SERAFIN-PH : 2026 sera bien une année blanche !

Le Comité stratégique SERAFIN-PH du 17 mars 2025 a acté le...

Nos derniers articles

Transition énergétique : des financements existent, profitez-en !

Réduire ses consommations d'énergie, rénover ses bâtiments, remplacer un système de chauffage, améliorer la ventilation, isoler ses locaux ou encore investir dans des véhicules électriques… Les projets de transition énergétique représentent aujourd'hui un enjeu majeur pour les établissements sanitaires, sociaux et médico-sociaux. Mais ils peuvent aussi susciter...

Intelligence artificielle dans le secteur social et médico-social : enjeux et responsabilités à l’heure d’une transformation incontournable

À l'occasion de son Assemblée Générale du 21 mai 2026, l'URIOPSS Bourgogne Franche-Comté a consacré une séquence spécifique aux enjeux de l'intelligence artificielle dans le secteur sanitaire, social et médico-social. Trois intervenants ont apporté des éclairages complémentaires sur une transformation qui impacte progressivement les pratiques professionnelles et les...

Réunion ARS / Fédérations du 19 juin 2026

La réunion ARS / Fédérations s’est tenue le vendredi 19 juin. Plusieurs sujets à l’ordre du jour, mais c’est la campagne budgétaire qui a monopolisé la quasi-totalité des débats. En effet, dans un contexte budgétaire contraint, l’Etat a demandé aux ARS une «mesure d’efficience». Concrètement cela signifie un débasage,...

SUIVI Loi sur la prévention en santé au travail : le calendrier transitoire des déclarations de formations SST dans le passeport prévention est ajusté

Pour mémoire, la Loi nº 2021-1018 du 2 août 2021 pour renforcer la prévention en santé au travail a créé un passeport de prévention dont l’objectif est de répertorier les formations et les certifications en matière de santé et sécurité au travail (SST). Ce dispositif vise à...

Le contrat de professionnalisation expérimental rétabli et pérennisé

La Loi nº 2026-441 du 4 juin 2026, portant pérennisation du contrat de professionnalisation expérimental, rétablit et inscrit dans la durée un dispositif issu de l’expérimentation mise en place par la loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel. Ce dispositif vise...

Cancer, maladie grave, handicap : mieux protéger et accompagner les parents face à l’épreuve

La loi n° 2026-492 du 12 juin 2026 visant à améliorer la protection et l'accompagnement des parents d'enfants atteints d'un cancer, d'une maladie grave ou d'un handicap a été publiée au Journal officiel le 13 juin 2026. Ce texte marque l’aboutissement d’un parcours législatif engagé depuis septembre 2024....

Santé mentale : des annonces attendues, mais encore loin du changement d’échelle nécessaire

En écho aux annonces du Premier ministre confirmant la reconduction de la santé mentale comme grande cause nationale en 2026, la ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, Stéphanie Rist, a présenté, le 2 juin, les grandes perspectives gouvernementales pour les prochains...

Retour sur la réunion DREETS/Fédérations et CRHH

L’Uriopss BFC a participé fin avril à la réunion DREETS/Fédérations et au CRHH (Comité Régional de l’Hébergement et de l’Habitat). La réunion avec la DREETS a permis de faire un point budgétaire sachant qu’ils venaient tout juste de recevoir leur notification. Les crédits sont en baisse mais la...

Rencontre avec le Conseil Départemental de l’Yonne

Un temps d’échange entre l’Uriopss et le Conseil Départemental de l’Yonne s’est tenu jeudi 4 juin matin en visioconférence. Il a permis de faire un point d’étape sur l’actualité des politiques sociales du département concernant l’autonomie et l’enfance. A noter que le schéma autonomie sera soumis au vote de...

Fin de vie : ce que change la nouvelle loi sur l’accompagnement et les soins palliatifs pour les ESMS

La loi n° 2026-404 du 26 mai 2026 visant à garantir l’égal accès de tous à l’accompagnement et aux soins palliatifs marque une étape importante dans le chantier législatif engagé autour de la fin de vie. Initialement, l’accompagnement de la fin de vie devait être traité dans un...

Intelligence artificielle : le secteur médico-social face à un tournant décisif

L’intelligence artificielle s’invite dans nos organisations, qu’on le veuille ou non. Des outils accessibles à tous transforment déjà les pratiques professionnelles, y compris dans le champ social et médico-social. Lors de son Assemblée Générale du 21 mai 2026, l’URIOPSS BFC a choisi d’aborder ce sujet sans détour,...

Le CSE ne peut pas révoquer en cours de mandat les membres de la CSSCT ni les représentants de proximité

Dans deux arrêts rendus le 28 mai 2026 , la chambre sociale de la Cour de cassation précise les limites du pouvoir du CSE lorsqu’il a procédé à la désignation ou à l’élection de représentants du personnel. Elle juge qu’un CSE ne peut pas, en cours de...